Les colères du temps
Réalités et imaginaires des désordres climatiques
192 pages, livre illustré
Buchet-Chastel
Sorti le 16 octobre 2014

Co-écrit avec Farid Abdelouahab


Préface d’Emmanuel Le Roy Ladurie

1, 2, 3. Je sais, c’est beaucoup. Mais je ne maîtrise pas les calendriers éditoriaux. Alors, voilà : après la Chasse le vrai du faux (Delachaux & Niestlé) et Cessons de ruiner notre sol (Flammarion), voici donc mon troisième livre de la rentrée. Mon cinquième sur le climat, après L’atlas du changement climatique (Autrement, 3 éditions, peut-être une quatrième, si l’éditeur se bouge les fesses) et Une brève histoire du climat (L’Œil neuf). Cette fois-ci, écrit avec l’ami Farid Abdelouahab, écrivain tout comme moi, historien et iconographe hors pair, voici un livre d’art… sur notre culture climatique.


Notre imaginaire (climatique)…
Ou plutôt, sur notre imaginaire collectif forgé par le climat. Et ce, depuis Gilgamesh qui a inspiré les grands récits de catastrophes des religions du Livre. Entre les légendes de cette incarnation de la civilisation néolithique et les blockbusters d’aujourd’hui, il y a une continuité que l’on lit et l’on regarde dans les livres saints, les témoignages de bourgeois, les livres d’Heures, les écrits de curés, les gravures, les enluminures, les ex-voto, la peinture, la poésie, les romans, les livres d’histoire, l’affiche…

Le vent et la tempête ont constamment inspiré les poètes. L’eau qui déborde a de tout temps fait peur, parce que c’est elle qui détruit : on la retrouve en priorité dans les témoignages. Comme l’hiver, le gel, le froid, l'effroi d’une nature figée. Les œuvres et les témoignages nous montrent que chaque catastrophe naturelle, dès lors qu’elle a trop tué, trop détruit, a nécessité une intervention du pouvoir pour canaliser la terreur afin de l’empêcher de détruire l’ordre établi. C’est alors qu’on cherchait une réponse, dans une faute des hommes commise contre Dieu, ou bien dans la présence d’impies. Le pouvoir civil faisait alors organiser des manifestations de dévotion par le pouvoir ecclésiastique, qui se prolongeaient par des rites expiatoires, l’érection de quelques statues et, bien entendu le massacre des habituels boucs émissaires, Juifs, saltimbanques et femmes par trop indépendantes (les sorcières). Les cycles du temps, qui rappelaient ceux des femmes, étaient régulièrement mis sur le compte de celles-ci dès lors qu’ils brisaient un moment l’ordre bien droit des hommes.

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… est toujours borné par la Fin du Monde…
Une même eschatologie nous guide aujourd’hui face au changement climatique. La catastrophe est inévitable, alors il nous faut faire des petits gestes de pénitence afin d’attendre plus sereinement la fin de notre monde décadent. C’est notre faute. Ou bien celle des vilains chinois, des entreprises mécréantes, des lobbies impies, des pétroliers impurs (abreuvent nos sillons) et des sorciers climatosceptiques. Toujours l’humaine condition. Que de grandes manifestations de foi, tels que les réunions internationales, les semaines et autres journées du développement durable, ou bien des homélies télévisées et cinématographiques, se font force de modifier par des messages aussi sombres qu’infantilisants. Qu’est-ce qui a vraiment changé depuis mille ans ?

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… et l’attitude de l’élite
Car cette eschatologie sans cesse recommencée entraîne les réfractaires dans une course vers une église hérétique, le scientisme forcené (où l’on trouve les apôtres de la géoingéniérie, qui depuis la nuit des temps pratiquent la danse de la pluie), et, chez l’élite, vers le refuge du déni. Ce qui importe est que l’Ordre ne soit pas rompu. Il est toujours aussi masculin et laïc. La Religion, les médias, les ONG ou la Science ne sont que des prestataires d’événementiels. L’histoire de la fin des civilisations démontre sans ambiguïté que les sociétés mortes d'un stress climatiques l’ont été non à cause de celui-ci, mais parce qu’elles n’ont rien changé, ou trop tard, à leurs habitudes. In fine, à leur façon d’exercer leur pouvoir, à extraire et distribuer les richesses. Les civilisations meurent de leur fragilité, laquelle se cache dans leurs inégalités sociales. Les colères du temps ne font que déborder les colères des peuples.

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Un voyage littéraire et artistique
Cette continuité historique, parce que culturelle, nous l’avons donc exploré par le texte et l’image. Des chapitres thématiques ou chronologiques, entrecoupés et enrichis de (re) lecture de textes et d’images emblématiques. Le climat se cache partout, il inspire l’humanité depuis toujours. L’iconographie, effectivement assez exceptionnelle comme l’indique la quatrième de couverture, est le fruit du travail de Farid. On peut difficilement trouver meilleur iconographe dans ce pays ! Le choix des textes littéraires est dans l’ensemble de mon fait. Quant à mon inspiration, je l’ai trouvée chez un de mes maîtres, Emmanuel Le Roy Ladurie, l’inventeur de l'histoire du climat.


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Dédié et préfacé par Emmanuel Le Roy Ladurie
Cet immense monsieur, aussi drôle qu’humble, m’avait félicité pour ma
Brève histoire du climat. Nous nous étions vus alors, et avions conservé ensuite un bon contact. Il a accepté sans peine de nous préfacer notre livre. Je l’ai visité chez lui à plusieurs reprises afin de discuter de notre travail, et d’écrire la préface sous sa dictée. Ce texte plein d’ironie ne nous place pas à son niveau, ni à celui des autres historiens du climat tel qu’Emmanuel Garnier, qu’Emmanuel Le Roy Ladurie considère comme son héritier. Il nous honore, tout simplement. Dans nos métiers, on avance à coups de pied dans le cul, et par des rencontres qui illuminent et transcendent.




Attachée de presse : Marie-Laure Walckenaer (ml.walckenaer@libella.fr, 06 64 10 61 70)

Buchet-Chastel


Extraits :

Chapitre 3 (Tempêtes médiévales : bon sens ou lecture divine ?) :

"À chaque catastrophe, il s’agit de calmer l’ira dei, la colère divine : faire pénitence, exprimer sa soumission à la Providence, mais aussi réclamer le secours des cieux. Après chaque désastre, la société médiévale réagit. Pour expier les fautes à l’origine de la justice divine, elle fait grand-messe, jeûne, interdit les jeux et les bals ou bien donne aux pauvres. Puis l’année suivante, à l’anniversaire du cataclysme, elle s’organise en procession afin d’honorer à nou- veau le saint protecteur et montrer qu’elle ne l’a pas oublié. Elle respecte ainsi une sorte de contrat spirituel dans lequel agissent l’effroi, la peur et le repentir, car en cas de manque- ment et de désobéissance, la punition risque de revenir, cette fois sans doute en redoublant de force.
Est-ce là pure idolâtrie ? La simple expression de l’infinie naïveté d’âmes bien pauvres ? Pas tout à fait, car, dans cet univers, l’Église est, de fait, la seule force sociale capable de corriger la perte d’équilibre provoquée par les catastrophes. Dans le chaos de l’après, une procession, un acte de contrition ou des prières permettent de recréer un lien, de redonner du sens, de reconstituer l’espace de la vie commune. C’est d’ailleurs le plus souvent à la demande des élites commerçantes et artisanales des villes – marchands et prévôts – que les municipalités sollicitent l’évêque afin d’organiser une procession, comme on délègue aujourd’hui un événement culturel à un prestataire (…)"


Chapitre 4 (La littérature, miroir des colètes du temps") :

VICTOR HUGO (1802-1885) DANS LES VENTS DÉCHAÎNÉS

"Dans Les Chansons des rues et des bois, recueil de poèmes dédié, in fine, à la liberté, à l’égalité et à la fraternité – à la « démocratie des arbres et des toits » –, Victor Hugo laisse libre cours à sa sensibilité et à son intuition en regardant le monde autour de lui, en s’imprégnant de la nature qui le rend lyrique. Dans « Nivôse », dont le nom désigne le quatrième mois du calendrier républicain (soit la période allant environ du 21 décembre au 19 janvier de notre calendrier), il évoque l’hiver et, surtout, la blessure du froid. Le Quos ego est une expression de la colère que Virgile, dans l’Énéide, attribue à Neptune, irrité contre les vents déchaînés sur la mer.

« Va-t’en, me dit la bise,
C’est mon tour de chanter. –
Et tremblante, surprise,
N’osant pas résister,

Fort décontenancée
Devant un Quos ego,
Ma chanson est chassée
Par cette Virago.
Pluie.

On me congédie
Partout, sur tous les tons.
Fin de la comédie.
Hirondelles, partons. Grêle et vent.

La ramée
Tord ses bras rabougris ;
Là-bas fuit la fumée
Blanche sur le ciel gris.

Une pâle dorure
Jaunit les coteaux froids. Le trou de ma serrure

Me souffle sur les doigts. »



Chapitre 5 (Civilisations et climat, des liaisons dangereuses) :

"Certains estiment que la Révolution trouve ses origines non pas dans un ébranlement de la société, mais dans l’hiver humide de 1784, et surtout dans l’hiver glacial de 1788. Or, le mauvais temps y a très peu contribué. Certes, l’an 1788 est une très mauvaise année pour la production de blé. Les rendements di- minuent de 20 % à 30 %, et le prix du grain augmente fortement entre août 1788 et juillet 1789. En effet, l’automne et le début de l’hiver 1787 sont très pluvieux, le printemps très chaud et très sec, l’été très humide et l’hiver 1788 très froid – les ports de la Manche sont alors obstrués par les glaces. Mais cela ne change rien aux difficultés, car le déficit frumentaire est déjà là. Eût-il été doux, cet hiver, que cela n’eût pas modifié le prix du pain. Les conséquences démographiques de cette difficile année sont par ailleurs insignifiantes : contrairement à 1694 ou à 1709, la mortalité additionnelle est très faible en 1788, preuve que l’agriculture, révolutionnée par l’agronomie, ainsi que par l’organisation des transports entre les grandes villes et par l’intervention politique, n’est plus aussi fragile. Pour autant, des émeutes de subsistance éclatent en 1789, avec son cortège de dommages collatéraux : pillages de greniers, réquisitions, exigences, prises de pouvoir locales par les milices bourgeoises censées réprimer l’agita- tion, etc.
Le climat a donc simplement hâté une remise en cause du pouvoir absolu qui ne demandait qu’à venir. Si la Révolution avait été simplement déclenchée par une mauvaise récolte et un dur hiver, elle se serait inscrite beaucoup plus tôt, car de telles conditions sont courantes au xviiie siècle. Les pluies de l’automne 1787 ont sans doute représenté les gouttes de trop dans une société qui débordait (…)."


Chapitre 6 (L’homme au cœur des bascules du temps) :

Rousseau tente de rétablir le rôle de la Providence et croit encore à l’optimisme. Mais il place aussi l’homme face à ses respon- sabilités, ce qui réduit paradoxalement ladite Providence : y aurait-il eu autant de morts
« Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss », devant Candide à terre à Lisbonne. Illustration pour Candide ou l’optimiste de Voltaire, si la ville de Lisbonne n’avait été construite aussi fragilement ? En pointant l’urbanisme peu adapté à une zone qu’on n’appelle pas encore sismique – ville trop dense, bâtiments trop hauts, matériaux pas assez flexibles – il démontre qu’a posteriori la catastrophe était prévisible. Pour la première fois avec Rousseau, le risque est considéré comme étant aussi de la responsabilité de l’homme. Le tremblement de terre, qu’il soit providentiel ou seulement naturel, était un aléa imprévi- sible. Mais les dégâts sensationnels qu’il a oc- casionnés s’expliquent par des choix humains incompatibles avec les forces de la nature. Ensemble, les deux philosophes mettent fin à l’ère du fatalisme, des prières et des contri- tions, pour ouvrir celle de la réflexion. En s’écroulant, Lisbonne a achevé de faire passer l’Europe du règne autoritaire du sacré à celui, plus souple, du profane.



Quatrième de couverture :

Pluies torrentielles, tempêtes, sécheresses extrêmes, cyclones meurtriers…
Des premiers récits du Déluge aux films de science-fiction, les désordres du temps nourrissent nos fantasmes. Et au cœur de ces colères se trouve toujours l’homme, cet apprenti-sorcier qui tente, entre fictions et réalités, de dompter les éléments, sans pouvoir éviter toutes les catastrophes naturelles…
En s’appuyant sur des données scientifiques, des extraits littéraires et une iconographie exceptionnelle, qui mêle précieuses enluminures, tableaux romantiques, affiches de films et œuvres d’art contemporaines, cet ouvrage nous propose un voyage à travers le temps et l’espace. Au moment où les experts sont de plus en plus nombreux à nous alerter et alors que nos inquiétudes sur les changements climatiques s’intensifient, il dresse un panorama très complet de nos représentations..







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